11/01/2015

Le jeu vidéo est-il un art?

 

jeux video, art, culture, articleDe nombreuses personnes se sont déjà penché avec passion sur cette question, maintenant traditionnelle, lorsque l’on se questionne sur ce médium qui a le vent en poupe depuis plusieurs années. Seulement voilà, les quelques articles et vidéos que j’ai pu consulter ne sont pas allé assez loin selon moi et surtout aucun des protagonistes ne semblait si connaître suffisamment en art, et tout particulièrement en histoire de l’art. Je ne suis pas un expert, loin de là, néanmoins mes études en histoire de l’art peuvent peut-être m’être utiles ici, tout autant que celles en philosophie d’ailleurs.

Je ne pourrai évidemment pas aborder tous les aspects de cette question ni même de traiter tous les exemples possible et par là même faire toutes les comparaisons utiles. Je peux par contre jeter quelques idées ici et là, ouvrir ou élargir certains chemins d’analyses. Un article n’est jamais suffisant pour ce genre de questions, une bibliothèque traitant le sujet ne serait peut-être même pas suffisante.

Avant toutes choses, il est intéressant de demander si cette question est légitime ou pas. Je pense qu’elle l’est, pour une simple et bonne raison, qui est que l’intuition de nombreux joueurs les pousse bien souvent à défendre le fait que le jeu vidéo est bel et bien le 10ème art. Le cinéma, lors de ces plus jeunes années, dû lui aussi prouver qu’il était un art et pour cela il a été défendu par ses protecteurs. Le théâtre aussi est passé par un tel chemin. D’ailleurs, aujourd’hui encore les artistes performeurs ou qui font d’installation doivent encore défendre véhémence la facette artistique de leur travail. Le jeu vidéo n’est donc pas seul. Il y a quelque chose qu’il faut noter : que l’on conclut ou que l’on tranche ou pas cette question, cela n’enlèvera rien au plaisir apporté par les différents jeux. Le plaisir de jeu n’a rien à faire de cette opinion et c’est tant mieux.

Il n’est plus utile de montrer que le jeu vidéo est un produit culturel non-négligeable et même majeur de nos jours, partout dans le monde ou presque, en effet peu de pays ou région y échappent. Il joue donc aujourd’hui un rôle important dans la diffusion des idées diverses, de cultures différentes, participe à la création d’un imaginaire collectif complexe et par là même, participe aussi à la construction identitaire de chacun. Tout cela, il est difficile de le contester, on peut juste le nuancer. Ce n’est pas pour rien que le chiffre d’affaire de l’industrie du jeu vidéo dépasse celui du cinéma, auquel on le compare souvent, comme le compare maladroitement Cristiano Ronaldo et Lionel Messi. Pourtant, les deux ne jouent pas sur le même terrain et ne disposent point des mêmes qualités. Cette importance fait d’ailleurs que les sphères intellectuelles et médiatiques de très près, on ne peut l’ignorer. Le jeu est donc un média, il communique un certains nombres d’informations de différents types.

On parle d’industrie vidéoludique, on peut donc parler de produit. Là encore, on ne peut pas le nier. Le fait qu’il s’intègre dans divers marchés tout en créant le sien particulièrement fort, ses produits ont bien évidemment une fin mercantile, malgré la gratuité, tantôt réelle tantôt apparente, de certains titres. Comme le cinéma, le jeu vidéo propose des titres créés par des petits studios indépendants, parfois même par un seul auteur, mais aussi des gros blockbusters créés par des équipes de centaines de personnes, sans oublier bien sur ceux qui se trouvent entre les deux extrêmes. Généralement, ces titres se doivent d’être rentables et propagent ainsi indirectement ou directement l’idéologie dominante qu’est le capitalisme et le culte du profit. C’est dur à dire mais il semble que cela soit le cas hors-jeu et parfois même in-game. Le jeu vidéo est donc un produit, culturel certes, mais un produit tout de même.

Le jeu vidéo, en plus d’être un média et un produit, est aussi un jeu, un divertissement, qui contrairement à certains autres jeux, se déroule essentiellement sur un écran, d’où le « vidéo ». Comme les autres jeux, il a ses règles implicites et explicites, on peut perdre et gagner sauf exception, donc il a des perdants et des vainqueurs, et bien évidemment ses stratégies. On est d’accord, le jeu vidéo est un jeu. Merci pour l’info.

Pareil au cinéma, le jeu vidéo propose des images, du mouvement et des sons, et tout ce qui met en relation ces aspects Sauf qu’en plus il possède l’interactivité, puisque le joueur n’est pas seulement passif mais aussi actif. Il ne se laisse plus dominer totalement par ce qui apparaît à l’écran, il le contrôle dans une certaine mesure. D’où l’existence du gameplay. Il implique le joueur qui est en contact avec une certaine interface qui va lui renvoyer un certains nombres d’informations. Le joueur agit sur l’environnement virtuel, que ce soit grâce à une manette, ses mouvements ou autres. Notons d’ailleurs que les plates-formes avec lequel le jeu vidéo fonctionnent sont aussi diverses et nombreuses. Là aussi on est d’accord, le jeu vidéo est interactif, tant avec l’écran qu’avec les autres joueurs.

De plus, le type de personne qui gravite autour ce média est particulièrement varié : critiques, testeurs, développeurs, joueurs, spectateurs, journalistes, scientifiques, théoriciens, philosophes, vendeurs, designers, etc. Il suscite donc l’intérêt de beaucoup mais pas forcément pour les mêmes raisons.

On a donc accepté que le jeu vidéo est un croisement entre un jeu, un média, un produit culturel et mercantile, qu’il est interactif et qu’il suscite un intérêt toujours grandissant. Prenant en compte tout cela, peut-il être un art ? Je pose la question autrement : un de ces aspects empêche-t-il le jeu vidéo d’être un art ou tout au contraire, l’y propulse-t-il directement ? L’analyse es difficile car on ne peut nier les grandes différences entre les jeux : Pong, Assassin’s Creed, Mario Kart et une adaptation vidéoludique du jeu d’échec ont-ils des points communs malgré leur grandes différences ? Ces différences s’expliquent partiellement par les différents stades technologiques du jeu vidéo mais aussi par ses tenants et aboutissants possible, et bien évidemment par la possibilité d’exagérer plus ou moins ses différentes facettes. Dans ce fracas indescriptible totalement, je vais tout de même tenter une analyse de la potentialité que le jeu vidéo est un art, en examinant au mieux ses diverses facettes, en le comparant à d’autres formes artistiques mais aussi en tentant de le replacer dans l’histoire de l’art.

La première chose que l’on peut remarquer facilement c’est que même si le jeu vidéo n’est pas un art en soi, une partie de ce qui le compose l’est indéniablement, tout du moins dans certains cas : ses compositions musicales et visuelles. Là encore le développement technologique est crucial et l’on peut même postuler que le jeu vidéo s’est « artialiser », qu’il est devenu un art en puissance, qu’il ne l’a pas toujours été. Pong avec son interface minimale et ses bruitages simplistes peut-il être considéré comme un œuvre alors même que ce qui le compose ne semble pas l’être ? E.T. sur Atari est-il autant composé de facettes artistique d’un titre comme Journey ? Probablement pas. Les compositions musicales et visuelles sont devenues essentielles afin de servir le gameplay, l’immersion, les informations transmises, etc. Elles concilient ainsi un aspect ornemental de pur plaisir sensoriel mais aussi un aspect utilitaire. On peut pourtant affirmer que l’ensemble de divers arts ne composent pas une œuvre d’art, au même titre que l’assemblage de divers ananas, ne composent pas un seul ananas. Bon ok, l’exemple est pourri mais particulièrement parlant. A ce titre, il est intéressant de se demander si le jeu vidéo est un art total, au même titre que l’opéra.

Un art total est un art qui réunis divers médium et disciplines artistiques, très souvent accompagnés d’une dimension philosophique et symbolique, reflétant ainsi en un sens, l’unité de l’univers et les diverses facettes qui le composent. Une partie de la production vidéoludique répond à tout cela. Selon cette définition, certains jeux seraient des œuvres d’art tandis que d’autres ne pourraient pas prétendre à ce statut. Pourquoi pas.

Supposons maintenant que le cinéma soit un art. Un film est composé de musiques d’images en mouvements, d’un scénario et donc d’une écriture, de dialogues, des acteurs interprète des personnages, il peut posséder une portée philosophique et symbolique, et généralement il ne peut être fait par une seule personne, sauf exception. De nombreux jeux vidéo répondent à ces critères. Même à celui de l’interprétation d’acteurs avec un jeu comme Beyond Two Souls. Selon ces critères, pourquoi une partie de la production vidéoludique ne pourrait pas être un art ? A cause de son interactivité ? Il  y a pourtant des œuvres d’art qui impliquent ses spectateurs, que ce soient certaines performances ou même par exemple certaines pièces de théâtre qui intègrent le spectateur et le chance ainsi même en acteur. Par exemple l’artiste Marina Abramovic, qui est connu pour ses performances et la recherche de la limite du corps et de l’esprit, propose aux spectateurs d’interagir, notamment dans des performances où elle demande à ceux-ci de lui faire du mal avec des objets ou des pincements. Le jeu vidéo en plus de nous changer en spectateur contemplatif, nous oblige à être joueurs, tout de moins lors de certaines phases. Je repose la question : si l’on peut considérer le cinéma comme un art selon certains critères, si l’on retrouve ces mêmes critères dans le jeu vidéo, pourquoi ne pourrait-on pas le considérer également comme un art ? Peut-être parce qu’une telle légitimité se conquiert en convaincant une certaine palette de personnes, et ce n’est pas ontologiquement que cette légitimité s’acquiert. L’interactivité ne pose pas problème selon moi à l’accès du jeu vidéo au statut d’art. Quand je dis jeu vidéo, comprenez par là une partie de ceux-ci, c’est une généralisation abusive mais utile. Le fait que ce soit un produit culturel l’est-il ? Non plus. Et qu’il soit un produit mercantile ? Je ne crois pas mais je vais quand même devoir défendre ce point plus profondément.

Je ne pense pas que l’aspect mercantile du jeu vidéo pose problème tout simplement parce qu’un nombre incalculable d’œuvres d’art le sont et l’ont été. Une œuvre d’art est bien souvent destiné à être vendu, pas uniquement à être exposé. Reprenons l’exemple du cinéma : on vend bien des millions de dvd chaque année non ? Andy Warhol n’a-t-il pas su allier produit mercantile et artistique ? Une reproduction parfaite de la Joconde n’est-elle pas de l’art ? Les diverses occurrences d’un jeu vidéo, selon ces exemples, ne semble pas poser problème à l’accès à ce statut.

La comparaison avec d’autres formes d’art montre donc que potentiellement le jeu vidéo peut-être un art à part entière. Le seul point que l’on ne retrouve pas systématiquement ailleurs est la facette « jeu ». Mais cet aspect ne pourrait-il par être le point centrale de cette potentielle artistique, qui la distinguerai d’avantage des autres ? Aidé bien sûr par son interactivité systématique. Si l’on considère qu’une œuvre d’art n’est pas purement ornementale et contemplative, il n’y a aucun souci à rejeter ces aspects.

Continuons un peu la comparaison avec d’autres formesartistiques et notamment la peinture. L’œuvre totale d’un peintre est très souvent dotée de ce que l’on appelle une identité visuelle. On reconnait du De Vinci autant que du Van Gogh. Nombre de licences vidéoludiques ont aussi cette patte personnelle, pas nécessairement dû à un seul artiste certes. La série des Mario ou des Worms par exemple. On peut même parler d’identité musicale et de la combinaison des deux.

Autre comparaison avec la peinture est la recherche de réalisme. On est passé de graphisme en 2d à 3d. Non pas que le graphisme en 2d soit un frein en soi, si ce n’est pour la recherche de l’hyperréalisme et d’une progression dans l’espace notamment. Parlons un peu hyperréalisme d’ailleurs. En peinture, vers les années 1950-60, des artistes tels que Edward Hooper, ont atteint une limite du réalisme pictural ou tout du moins s’en sont rapproché : leurs peintures pouvaient être confondues avec des photos. Là aussi, on doit reconnaître que le jeu vidéo atteindra cette limite un jour ou l’autre : on ne pourra pas faire plus réaliste, et les jeux ressembleront d’avantage à des vidéos réels. 

Ainsi comme toute autre forme artistique, le jeu passe par un questionnement sur lui-même, sur des problématiques spécifiques ou alors communes à chaque art. Le jeu vidéo rend-il violent ou au contraire a une qualité cathartique ? Peut-on atteindre une limite au réalisme ? Et j’en passe.

Je ne désire pas conclure avec certitude que le jeu vidéo est un art. Suis-je un lâche ? Non, mais il faut avouer que la multitude de jeux est si diverses que je ne peux tout simplement pas conclure cela. Par contre, le fait que certains d’entre eux soient  des œuvres d’art n’est plus un doute pour moi. Le jeu vidéo est donc un art en puissance, tout dépend ce qu’on en fait. Pour qu’il soit un art il faut donc pousser au maximum la volonté de lui donner une identité musicale et visuelle par exemple. Selon moi l’art n’est pas seulement ornemental et décoratif, il doit changer l’artiste et le monde si possible. Bien sûr une belle peinture qui décore mon appartement est la bienvenue, l’art a différentes portées, différentes utilités, spécifique à chaque disciplines. Le jeu vidéo peut en combiner une multitude d’entre elles : un jeu peut se rendre contemplatif tant visuellement que musicalement, tout en participant aux changements des joueurs et par conséquent du monde qui les entourent. Il pose donc aussi une question éthique et moral que je développerai ailleurs : au-delà de la possibilité qu’un jeu vidéo rende violent ou au contraire pacifique, est-il un vecteur possible du changement moral, éthique, comportemental et des mœurs d’une société, d’une personne ? Peut-être bien, ce qui lui confère aussi une importance sociétal tout en lui apportant une toute nouvelle facette artistique. Pour conclure, je repose la question qu’Usul a déjà posée de façon légèrement plus spécifique : le jeu vidéo peut-il être l’avenir de l’art de par son ancrage contextuel et ses qualités personnelles dans un monde en perpétuel changement ?

 

Source image: http://www.etudiant-ontario.ca/Communaute/Jeux-video/2012-04-04/article-2947691/Les-effets-nefastes-des-jeux-video/1

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